
En 1868, les luttes pour les hausses de salaires et la réduction du temps de travail – à 10 h par jour à l’époque - étaient déjà au coeur des revendications du mouvement ouvrier suisse naissant. Les avancées ont souvent résulté de luttes comme la grève générale de 1918 et celle des typos genevois en 1977. La durée légale du travail hebdomadaire a progressivement été abaissée à 45 / 50 h aujourd’hui et à 40 h dans plusieurs CCT.
Entre 1850 et 1870, les artisans les mieux organisés exigèrent, parfois à l’occasion de grèves, la journée de 11h, puis celle de 10h (obtenue vers 1870 par les typographes). La loi sur les fabriques de 1877 fixe à 11h. le maximum journalier. Au niveau international, dès 1889, la revendication est celle des 8h quotidiennes, rappelée lors des 1er Mai, dont elle constitue le fondement. En 1905, on travaillait une soixantaine d’heures hebdomadaires, le samedi y compris. La revendication internationale des trois fois huit (8 h de travail, 8h pour soi et 8h de sommeil) fait donc rêver. C’est ainsi que l’on peut lire dans Le Gutenberg du 10 novembre 1905 un article de Dupain: «Voilà bientôt 16 ans que le Congrès international de Paris décida que, à partir de ce moment, on se concentrerait pour obtenir le plus promptement possible et pour toutes les professions la journée de huit heures, seul remède à l’extrême misère dont souffrent tous ceux qui n’ont que leurs bras pour subvenir à leurs besoins : mais les années se succèdent sans rien apporter de nouveau. (...) Syndicats, renoncez à toute autre revendication pour vous donner entièrement à celle des trois huit, et laissez-vous guider par cette généreuse idée. » Les compositeurs
typographes obtinrent les premiers la journée de 8h en 1909.
Grève générale et avancées sociales
En 1917, la plupart des entreprises travaillaient encore 59 heures par semaine! On comprend mieux qu’une des revendications phares de la grève générale de 1918 soit justement de baisser le temps de travail à 8h par jour. Fin juin 1919, suite à la grève générale, les Chambres adoptent la loi révisée sur les fabriques qui ramenait d’un seul coup de cinquanteneuf à quarante-huit heures (!) la durée légale du travail hebdomadaire dans les usines assujetties, en dépit de certaines dérogations. La période de paix du travail qui suivit à partir de 1937 et qui interdit les mesures de combat pendant la durée d’un contrat collectif n’a guère permis d’avancées aussi spectaculaires. Ce n’est qu’en 1964 que la législation sur le travail inscrit la semaine de 46h pour l’industrie et les bureaux et 50h pour les autres travailleurs.
La lutte des typos pour les 40 h
C’est notamment à partir de ce constat de stagnation que les Organisations progressistes de Suisse (POCH) lancent en 1971 une initiative populaire pour l’introduction de la semaine des 40h. Elle sera nettement rejetée en 1976; la Fédération suisse des typographes (FST) a été le seul syndicat – avec la CRT – à la soutenir. Quelques mois plus tard, deux semaines avant l’échéance du contrat collectif des arts graphiques, le 1er juin 1977, une assemblée réunit 1200 travailleurs du secteur à Genève. La ligne d’action des militant·e·s est claire : la paix absolue du travail, qui sclérose les luttes, désunifie et désolidarise les travailleurs, devait être supprimée du CCT. Les revendications sont centrées sur la semaine de 40h et l’intégration des auxiliaires dans le contrat de travail des professionnels. Après un premier refus des représentants patronaux, la grève est lancée par la section genevoise de la FST, sans l’accord de la centrale. S’en suivent trois jours d’arrêt de travail à Genève activement soutenus par les sections de Lausanne et Zurich. Et cette lutte obtient de formidables résultats qui vont bénéficier à l’ensemble de la branche au niveau suisse avec l’introduction dans le contrat collectif des arts graphiques de la semaine des 40h et l’intégration des auxiliaires ! Ce retour sur l’histoire démontre d’une part que la baisse du temps de travail est possible sans que l’économie périclite et qu’elle est le plus souvent obtenue après une lutte
déterminée des travailleuses et travailleurs. Si au début du XXe siècle, travailler 10h par jour, cinq jours par semaine semblait utopique, il nous faudrait aujourd’hui proposer une nouvelle «utopie», par exemple la semaine de 30h, qui dans 20 ans nous semblera aller de soi ! Pour rappel, jusqu’en 1936, l’idée de partir en vacances en continuant à toucher un salaire relevait aussi de la science-fiction. Et aujourd’hui c’est un acquis! La lutte est à mener sur le temps contraint, celui que le patron exige de plus en plus de ses employé·e·s en les obligeant – par les différentes formes de travail sur appel et par l’annualisation
du temps de travail – à être disponibles et prêt·e·s à rejoindre le travail, même durant le temps pour soi, selon les besoins de la production…
Myriame Marti et Yves Sancey