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Les Femmes dans la Typographie

«Pas de femmes dans les imprimeries»

Il fut un temps où les ouvriers considéraient les femmes davantage comme des concurrentes que comme des collègues. A l’exemple de Typographia qui met particulièrement en évidence ce point noir dans l’histoire – même si les arguments avancés par les hommes ne sont pas forcément misogynes.

« Il n’allait pas de soi que l’on reconnaisse aux femmes membres des organisations syndicales les mêmes droits qu’aux hommes. En 1891, onze ans après sa fondation, l’Union syndicale suisse (USS) devait encore faire adopter une telle résolution par les associations et les sections», releva l’historienne Brigitte Studer, professeure à l’Université de Berne, dans une conférence sur les 40 ans d’existence de la Commission des femmes de l’USS. Elle prit comme exemple Typographia qui s’était refusée pendant des décennies à considérer les femmes comme des collègues.

Les femmes font baisser les salaires
De leur point de vue, les imprimeurs avaient toutes les raisons de tenir les femmes – et les personnes non qualifiées – à l’écart de leur profession: «en exerçant le contrôle de l’accès au métier, les membres du syndicat étaient dans une position de négociation de force face aux propriétaires d’imprimerie. Ils pouvaient contrôler l’offre de main-d’oeuvre à leur avantage. Le degré d’organisation élevé de la branche permettait en outre de faire respecter les exigences minimales pour les conditions d’embauche de la main-d’oeuvre.L’admission des femmes aurait en revanche fatalement entraîné une pression sur les salaires et une diminution du standard élevé des conditions de travail. »Différentes sections de Typographia s’adressèrent en 1889 au Conseil fédéral en soulignant que le travail dans lesimprimeries serait nocif pour la santé des femmes: plus aucune femme ne doit entrer dans le métier en tant que typographe ou encarteuse: «Tenons les femmes à l’écart de cette activité peu féminine et pénible, tenons les femmes à l’écart des imprimeries où même leshommes les plus forts se ruinent la santé. »

Pères de famille au chômage
La crainte de la concurrence féminine s’est vite installée chez les typographes: l’activité professionnelle des femmes aurait pour conséquence de chasser les hommes de la vie active sans compter que les femmes seraient perdues pour la famille : «De telles conditions ne sont en effet pas favorables au développement de l’Etat et du pays…» (extrait tiré de l’Helvetische Typographia, 3.5.1890). Pendant de longues années, les hommes n’ont cessé de tenir leurs collègues femmes à l’écart et se sont montrés particulièrement inventifs à cet égard: ainsi, Typographia Zurich suggéra en 1918 d’inciter les patrons à verser aux femmes le même salaire qu’aux hommes; ainsi les patrons renonceraient d’eux-mêmes à embaucher des femmes.  

Pimbêches et potiches
Les arguments discriminatoires àl’encontre des femmes dans la vieprofessionnelle sont restés étonnammentsimilaires pendant desdécennies : «protection» de la femmeet de la famille, rejet du «doublerevenu» et, par conséquent, mise àl’écart des femmes au niveau dela formation professionnelle et duCCT. Ce n’est qu’en 1959 que lesfilles des propriétaires d’imprimeriefurent admises dans le métier detypographe et il fallut attendre jusqu’en1964 pour que toutes les femmesy aient accès. Toutefois, un collègues’exprimant sous un pseudonymedans Le Gutenberg, le pendantsuisse romand de l’Helvetische Typographia,s’opposait encore en 1960 àl’intégration des femmes dans la branche: «Nous ne vendons pasde chapeaux et ne tricotons pas de chaussettes; nous pouvons donc aussi exiger des femmes qu’elles ne mettent jamais le pied dans une imprimerie. (…) Elles peuvent s’avérer plus fortes que nous dans certains domaines, mais bon nombre d’entre elles sont des pimbêches qui n’ont d’autre ambition que de s’acheter des bas de soie. » 20 ans plus tard, les collègues masculins accablent les compositrices-typographes du même mépris : «Pour une majorité de typographes diplômés, nous n’étions que des potiches», se rappelle Erika Trepp.

Charlotte Spindler