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«Le plus ancien syndicat» du continent

Une société de St-Gall est le berceau de notre syndicat. Ou peut-être une autre de Genève. Toutes deux ont été fondées en 1832. La Société typographique de Genève a quant à elle très vite disparu. En 1844, une société avait également été fondée à Berne. En 1858 est fondée l'Association suisse des typographes.

Les membres de la Berner Typographia se réunissent chaque samedi dans un local situé à la Metzgergasse. Autour d’une bière, ils jouent aux échecs ou aux dominos, discutent du métier et de politique et parlent affaires. Ils ont en outre
créé une bibliothèque et chantent dans un choeur d’hommes. Le 13 février 1858, les typographes et imprimeurs bernois publient le premier numéro de l’Helvetische Typographia, leur propre journal qui paraîtra tous les quinze jours (voir ci-dessous). Cette publication est à elle seule tout un programme.


Salaire minimum: 4 fr. par jour
Plusieurs caisses maladie ou sociétés d’entraide dans différentes villes ainsi qu’un contrat collectif en Suisse romande participent également aux débuts de l’histoire syndicale: la Société typographique de Genève a été fondée en 1850. Au cours de la même année, elle convient d’un « tarif local » avec les propriétaires d’imprimeries genevois. Le contrat comporte des salaires minimums – quatre francs par jour –, une réglementation sur les heures supplémentaires, des prix précis par 1000 caractères et par page ainsi que les
premières dispositions pour l’apprentissage. Une année plus tard, les imprimeurs lausannois signent un contrat similaire.

Assemblée constitutive à Olten
Le 15 août 1858, Typographia Bern qui vient d’échouer dans une lutte pour les salaires invite tous les imprimeurs de Suisse à une rencontre centrale. 73 hommes venus essentiellement de Suisse alémanique se rendent à Olten où ils sont accueillis à 9 heures du matin par la chorale des Bernois au café «zum Turm». A l’issue de cette rencontre, ils fondent un syndicat. Il semblerait que ce soit le syndicat national le plus ancien de Suisse, voire d’Europe! Mais est-ce
véritablement un syndicat ?

Un patron en tant que président
Les fondateurs de l’Association suisse des typographes élisent en effet un patron comme premier dirigeant de l’assemblée, le propriétaire de l’imprimerie Müller de Langenthal. Sur les 73 personnes présentes au café à Olten, 13 sont des patrons. Et la participation des patrons est expressément souhaitée dans le programme provisoire de fondation. Les membres de l’Association des
typographes ainsi constituée s’engagent à travailler exclusivement auprès de membres affiliés. Entre patrons et employés, « la défense des intérêts des deux parties dans une fidèle et loyale réciprocité» est un devoir national. Le programme comporte aussi quelques points de dissension: il exige des salaires minimum contraignants ainsi que des prix uniformes dans l’imprimerie, souhaite réglementer la formation et instaurer des tribunaux arbitraux. Il prévoit une caisse d’entraide pour les typographes au chômage, une caisse pour les travailleurs itinérants ainsi qu’une caisse pour invalides, veuves et orphelins. Toutes les caisses maladie localement mises sur pied doivent être réunies. L’Helvetische Typo-graphia devient l’organe de l’association. Dernier point à l’ordre du jour: l’élection du comité directeur. La commission centrale est composée de quatre imprimeurs et trois patrons. Le collègue Albrecht d’Aarau, propriétaire d’imprimerie, obtient la majorité des voix. Il est élu président.

Sur la voie du syndicat
Avec les patrons, les choses ne sont pas toujours simples. Même si les patrons sont invités à participer et que le président tout comme le viceprésident Haller de Berne sont des leurs, ils se tiennent pour la plupart à l’écart de l’Association des typographes. «Afin de faire un pas en direction des patrons», l’assemblée
générale de 1860 a même supprimé neuf articles contestés des statuts qui n’avaient été décidés qu’en 1859. Les articles supprimés contenaient des revendications sur les heures supplémentaires, le travail du dimanche et les examens de fin d’apprentissage. Les patrons ne sont plus que trois à participer à l’assemblée générale de 1861. En 1860, les typographes font grève à Genève et à Coire. A Genève, un lock-out est prononcé: en réaction à une revendication salariale, un propriétaire d’imprimerie fait venir neuf imprimeurs de Paris. En
1861, toutes les sections sont appelées par le comité central à élaborer
des contrats locaux sur les tarifs et à les présenter à leurs patrons. En
1865, les imprimeurs de Soleure font grève pendant trois semaines
dans le but d’obtenir une augmentation du salaire hebdomadaire de 23
à 25 francs. En 1867, un fonds de grève est créé dans lequel chaque membre
doit dorénavant verser dix centimes par mois. Enfin, les patrons fondent en 1869 leur propre association, la Société suisse des maîtres imprimeurs.
Le patron président du syndicat des typographes démissionne en 1861, frustré ; le vice-président six mois plus tard. Le «plus ancien syndicat du continent» rêve encore pendant quelques années d’une «réunification » avec les patrons et rejette en 1877 une proposition de créer une «association composée exclusivement d’employés ». Mais une chose est sûre: l’Association des typographes ne sera dorénavant plus directement dirigée par des patrons.

Stefan Keller